10 mai 81 : changer la vie ?


Cet article a été publié par Goupement web92.

1981. Les réformes s’enchaînent à un rythme qui semble aujourd’hui presque fou : retraite à 60 ans, cinquième semaine de congés payés, augmentation de 20 % du SMIC, nationalisations, abolition de la peine de mort. Les signes du changement de régime passent aussi par des réformes sociétales, comme l’autorisation des radios libres, le prix unique du livre ou le remboursement de l’IVG : on avait presque oublié…
10 MAI 1981 : CHANGER la VIE ?
Durée : 1h 32minutes
Année de production : 2021

Les plus de 50 ans se souviennent encore de ce dimanche 10 mai au soir quand, juste après l’annonce de la victoire de François Mitterrand, une foule s’élançait sous la pluie dans les rues de Paris pour gagner la place de la Bastille. Les socialistes prenaient possession de l’Elysée, et la droite semblait enfin sortie de l’histoire. C’est sur ces images pleines d’allégresse oubliée que Cécile Amar et Stéphane Benhamou ont démarré leur plongée dans les trois premières années de ce septennat si particulier. Le choix est judicieux tant les extraits d’archives télévisées, la texture des voix, les sons de l’époque immergent soudain le spectateur dans un monde qui semble à la fois « si loin et si proche », comme le dit la voix off d’Anna Mouglalis.

Ce sont d’abord ces témoignages d’anonymes, ouvriers, caissières, employés qui disent l’attente si longue du changement, les espoirs si forts investis dans une équipe de ministres socialistes et communistes novices. Et à travers ces documents visuels et auditifs, on sent le souffle des grands moments de basculement de l’histoire. Mais aussi un esprit d’époque qu’on a oublié quand les socialistes étaient vus comme des « rouges » sans éducation ni savoir-vivre. « Les huissiers étaient, pour certains d’entre eux, étonnés que nous mangions avec des fourchettes », se remémore Laurent Fabius. « On arrive à l’Elysée, et on entend la droite dire : “Ils ne sont pas chez eux, c’est chez nous, tous ces palais de la République” », se souvient, amusée, Ségolène Royal. La chronique des débuts est savoureuse.

Et puis il y a les récits des politiques survivants de l’époque, ces grandes voix qui ont si longtemps occupé le devant de la scène des années Mitterrand : Robert Badinter, Lionel Jospin, Charles Fiterman, Yvette Roudy, Michèle Cotta, Jack Lang… Ceux-là racontent la construction de la victoire, les préparations des grands débats télévisés, les moments-clés de la campagne, quand le candidat se transforme sous l’attente des électeurs, et les premiers pas au pouvoir. On devient alors nostalgique, presque jaloux, d’une époque qui savait produire des femmes et hommes politiques au verbe haut et aux convictions de gauche ancrées.

Espoir déçu
Les réformes s’enchaînent à un rythme qui semble aujourd’hui presque fou : retraite à 60 ans, cinquième semaine de congés payés, augmentation de 20 % du SMIC, nationalisations, abolition de la peine de mort. Les signes du changement de régime passent aussi par des réformes sociétales, comme l’autorisation des radios libres, le prix unique du livre ou le remboursement de l’IVG : on avait presque oublié… Les deux réalisateurs ont pris soin de remettre le contexte, mais tout paraît limpide dans ces premiers mois où les promesses doivent être tenues. La droite se déchaîne, et on voit apparaître ceux qui vont faire partie du paysage malgré leurs visages si juvéniles, issus du RPR (devenu UMP en 2002) : Chirac, Fillon, Juppé…

Les deux réalisateurs ne cachent pas l’autre face, plus intime, du Mitterrand des années de conquête. Celle de ce président qui garde secret la fille qu’il a avec Anne Pingeot, Mazarine. Avec quelques anecdotes amusantes, comme ce moment raconté par Jean Glavany qui découvre les jouets d’enfant dans le coffre de la voiture présidentielle ou les doubles dîners pris par le président qui passe d’une famille officielle à la clandestine.

Le film se termine évidemment sur l’espoir déçu de ce premier gouvernement socialiste : le tournant dit de la rigueur en 1983, la dévaluation, les premiers renoncements et colères ouvrières ou encore les crimes racistes dans les banlieues où une jeunesse immigrée oubliée tente de se faire entendre. La gauche est devenue gestionnaire, Mitterrand prend ses aises dans la Ve République, et soudain la France de gauche semble se réveiller d’un joli rêve. Le changement redevient une promesse lointaine.

Ce film d’Amar et de Benhamou est à la fois un document précieux et une madeleine de Proust. Les plus jeunes découvriront un temps où la gauche savait parler au peuple et le faire rêver. Les plus anciens, les photos de leurs illusions perdues ou de leur rage enfouie. En arrière-plan, la bande musicale déroule Trust, Barbara, Bijou et les Clash. Une réussite.

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